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Attaque du Capitole : de la nécessité de la Commission d’Enquête

Première partie d’un dossier sur la Commission d’Enquête américaine sur l’attaque du Capitole, le 6 janvier 2021.
La foule MAGA à l’assaut du Capitole américain. Source : Tyler Merbler, via Wikimedia Commons.

Depuis début juin, la Commission d’Enquête sur l’attaque du Capitole américain du 6 janvier 2021 présente les résultats de ses investigations dans une série d’audiences publiques. Le comité, formé à la suite de l’insurrection, doit mettre en lumière les évènements du jour fatidique, mais aussi et surtout le complot fomenté Président Trump et de son cercle pour empêcher la transition de pouvoir, sous le prétexte d’une prétendue fraude électorale massive.

Le 6 janvier 2021, une foule de partisan·ne·s de Trump, parsemée de nombreux membres de milices paramilitaires d’extrême-droite (Proud Boys, Oathkeepers), avait pris d’assaut le bâtiment du Congrès américain, au moment même où ce dernier devait certifier les résultats de l’élection présidentielle de novembre 2020 et entériner la victoire de Joe Biden. La violence avait été particulièrement traumatisante, pour les personnes comme pour les institutions américaines, confrontées à ce qui peut être considéré comme leur plus grand test depuis leur fondation.

Surtout, l’insurrection n’était pas un évènement isolé, encore moins « spontané », mais bien l’aboutissement d’une tentative de coup d’État. C’est ce que s’attache à démontrer l’enquête de la Commission. Retour sur la chronologie d’une campagne de manipulation inédite dans la vie politique américaine, son impact durable et inquiétant, et ses conséquences sur un pays déjà secoué par de nombreuses crises.

Chronologie

L’origine d’un mythe(omane)

Populisme et fascisme

Trump, arrivé au pouvoir en 2016, est depuis longtemps un afficionado des théories du complot. Son ascension politique fulgurante s’est faîte sur la base d’une idéologie fasciste, raciste et complotiste, principalement entraînée par la sphère virtuelle. Son mouvement « Make America Great Again » (MAGA) a attiré une masse de partisan·ne·s, séduit·e·s par ses engagements à « nettoyer le marécage », c’est-à-dire la scène politique américaine qu’il accusait de corruption à tout-va. D’autres se retrouvaient dans un personnage exubérant, viriliste et irrévérencieux.

Participants au rally « Unite the Right » en 2017, drapeau nazi entouré de drapeaux confédérés et anarcho-capitalistes. Source : Anthony Crider, Flickr, via Wikimedia Commons.

Plus inquiétant, Trump dispose du soutien indéfectible de l’extrême-droite (« far right ») américaine, de par sa rhétorique fasciste et xénophobe. Il leur a par ailleurs assuré son propre soutien en retour, notamment à la suite des évènements tragiques du rally fasciste « Unite the Right » en août 2017. Lors de ce dernier, une voiture-bélier, conduite par le suprémaciste blanc James Alex Fields Jr, avait causé la mort d’une contre-manifestante antifasciste, Heather Heyer. Trump avait fameusement affirmé qu’il y avait « de bonnes personnes des deux côtés », mettant sur un pied d’égalité néonazis et militants antifascistes. Surtout, lorsqu’au cours d’un débat l’opposant à Joe Biden, il lui fut demandé de condamner fermement la violence des suprémacistes blancs, notamment des Proud Boys, il avait refusé et s’était adressé à eux tel un commandant militaire à son bataillon : « Proudboys, restez en retrait et tenez-vous prêt » (« Proudboys, stand back and stand by »). Omineux présage, au vu des évènements qui ont suivi.

Mensonges en série

Trump est arrivé sur la scène politique américaine comme un boulet de canon. Ses interventions publiques et débats avec ses opposants, jonché·e·s de mensonges, de manipulations et d’un anglais approximatif furent autant de balles réelles tirées sur le corps de la vie politique américaine. Son activité sur Twitter a, elle, suscité un séisme quasi permanent, mêlant faussetés factuelles, attaques ad hominem et envolées racistes et misogynes. Il a d’ailleurs été banni de plusieurs réseaux sociaux quelques jours à peine après le 6 janvier – temporairement pour Facebook et ban permanent sur Twitter. Le Washington Post a estimé que durant ses 4 ans de mandat, Trump aurait prononcé 30 573 propos fallacieux, soit 21 mensonges ou contre-vérité par jour.

Il ne faut pas sous-estimer l’influence de Trump sur la discussion politique américaine. Le fonctionnement pratiquement sectaire de son mouvement, empreint d’un culte de la personnalité qui ne se cache pas, a assuré une déconnexion du réel quasi-totale de ses partisan·ne·s. Déconnexion qui pose un danger direct et imminent pour la santé de la vie démocratique du pays. L’insurrection du 6 janvier en est une démonstration explicite.

Trump et MAGA ont rongé le parti Républicain de l’intérieur : sa base électorale soutient encore Trump. Malgré les scandales, les déclarations odieuses, les poursuites en justice et l’insurrection la majorité de l’infrastructure du parti continue de le couvrir afin de ne pas aliéner les élect·eur·ice·s.

Couvrir ses arrières

Les mensonges de Trump, pris pour du pain béni par la droite conservatrice, touchent autant des données factuelles – du lieu de naissance d’Obama aux statistiques économique ou sociales – que le fonctionnement des institutions. En particulier, Trump n’a eu de cesse de mettre à mal la confiance des Américains dans leur système électoral, annonçant dès 2016, avant l’élection l’opposant à Hillary Clinton, que les élections générales étaient « truquées ». Coup de chance, il remporta ce scrutin grâce au système des grand·e·s élect·eurs·ices – car le vote populaire, lui, donnait 3 millions de voix en plus pour son opposante. L’accusation d’élections truquées devint rapidement un simple item de plus dans la longue liste de fausses informations que l’ancien Président disséminait régulièrement. Mais la théorie complotiste fût remise en service en 2020, avec les conséquences catastrophiques que l’on connaît.

Car Trump n’a pas attendu le jour de l’élection présidentielle : il a fait du prétendu « complot de fraude électorale » un point majeur de sa campagne, prévoyant lors de ses rallyes que s’il perdait, « la seule raison serait que l’élection ait été truquée. Souvenez-vous de ça. ». Le 3 novembre 2020, le jour de l’élection, Joe Biden est annoncé victorieux. Trump refuse de concéder et entame une campagne médiatique intense pour dénoncer le prétendu « vol des élections », qu’après tout, il avait bien prédit… « Stop the Steal » (« Stoppez le Vol ») est né. Il continuera d’enflammer ses partisan·ne·s pendant toute la période de transition, attisant les sentiments de méfiance à l’égard des institutions.

En parallèle, il lance diverses procédures judiciaires visant à invalider certains résultats tout en exerçant des pressions sur de nombreux fonctionnaires, des plus haut placé·e·s aux simples employé·e·s de bureaux de vote. Il accuse les Démocrates d’avoir manipulé le décompte des voix et jette également l’opprobe sur les machines à voter de l’entreprise Dominion. Fox News, le bras propagandiste de Trump, a repris à son compte cette théorie du complot et fait aujourd’hui l’objet d’une poursuite en diffamation par Dominion, dans laquelle la chaîne risque gros.

Attaque du Capitole

Le 6 janvier 2021, jour de la certification des résultats de l’élection par le Congrès, la théorie du complot trumpienne atteint son paroxysme. À midi, le Président sortant participe à un rally à proximité du Capitole, au cours duquel il maintient ses allégations de trucage et encourage ses partisan·ne·s à « ne jamais concéder ». 

Le membre des Proud Boys Dominic Pezzola brise une fenêtre du Capitole. Vidéo montrée par la Commission. Source : C-SPAN

Dès 13h, une première vague de manifestant·e·s enfonce les barrières du Capitole. Au même moment, la session du Congrès débute. Les émeuti·er·ère·s affrontent les forces de police du Capitole. Vers 14h, des membres des Proud Boys, bardés d’équipement tactique et de système de communication radio, brisent plusieurs fenêtres et s’infiltrent dans le bâtiment, suivis peu après par la foule. À 14h20, la session du Congrès est mise en pause. Les membres du Congrès se cachent dans la Chambre des Représentants et dans le lobby du Président de la Chambre. Les émeutiers tentent de rentrer dans ce dernier vers 15h ; un officier de la police du Capitole tire sur une émeutière, qui décédera à la suite de ses blessures.

Deux heures après le début de l’insurrection, un tweet de l’attachée de presse de la Maison Blanche annonce que Trump a envoyé la Garde Nationale pour mettre un terme à la violence. Le tweet prétend que le Président sortant s’oppose à la violence.

« Mike Pence n’a pas eu le courage de faire ce qui devait être fait pour protéger notre Pays et notre Constitution, en donnant aux États une chance de certifier des faits corrigés, et non ceux, fraudulents et faux qu’on leur a précédemment demandé de certifier. Les É.U. demandent la vérité ! » Tweet de Trump exposé par la Commission d’Enquête. Source : C-SPAN

Dans son tweet de 14h38, Trump enjoint bien à « rester pacifique », mais à peine quelques minutes plus tôt, à 14h24, il continue ses accusations de fraude électorale et accuse son Vice-Président, Mike Pence – qui, en sa qualité de Président du Sénat, devait ratifier lui-même la certification des élections – de ne « pas avoir de courage ». Au même moment, ses partisan·ne·s au Capitole chantent en chœur : « pendez Mike Pence ».

Vers 16h, le Président Élu Joe Biden s’adresse à la nation, Trump quant à lui n’apparaît pas. Il tweet cependant une vidéo dans laquelle il s’adresse à ses supporters au Capitole et affirme qu’il « les aime. [Ils et elles] sont très spécia·ux·les » et leur conseille de « rentrer chez eux/elles en paix ». Pendant plusieurs heures, les insurgés luttent au corps à corps contre les policiers, dans les tunnels exigus du Congrès. D’autres émeutes éclatent ailleurs, en particulier au bâtiment du Capitole de l’Arizona.

Vers 18h, après cinq heures de violence, la police parvient à sécuriser l’édifice du Congrès américain. À 20h, Pence relance la session jointe du Congrès. Ce ne sera que dans la nuit, vers 3h40 que les résultats de l’élection seront enfin confirmés. L’insurrection aura fait plus d’une centaine de blessé·e·s et 5 mort·e·s : quatre partisan·ne·s de Trump et un policier, Brian Sicknick. Dans les mois qui suivirent, quatre autres policiers présents ce jour-là se sont suicidés.

Réactions politiques

De la condamnation à l’apologie

Les évènements incroyables du 6 janvier constituent un traumatisme durable dans la vie politique américaine.  Les Démocrates, dans leur ensemble, condamnent fermement l’insurrection et appellent à des enquêtes judiciaires pour les participant·e·s autant que pour les hauts responsables, en particulier Trump. Les Républicains, fidèles à leurs traditions de servilité apologétique face aux exubérances de leur roi, minimisent le tout. Certain·e·s osent prétendre que l’insurrection n’était qu’une « manifestation pacifique », une  « visite de touristes ».

Capitol Jan 6
Le « Shaman QAnon ». Source : Blink O’faneye, Flickr

Le Département de la Justice engage rapidement des poursuites à l’encontre des émeutiers. L’intelligence et la prudence n’étaient pas les caractéristiques principales des mis·e·s en cause : beaucoup se sont filmé·e·s et présenté·e·s en direct sur les réseaux sociaux, rendant leur traque presque trop facile. À ce jour, selon cet article de Politico, plus de 850 individus auraient été arrêtés et plus de 325 ont plaidé coupable. Les procès se déroulent encore ; plus de 2000 personnes seraient susceptibles de faire l’objet d’une poursuite.  Jacob Chansley, le « shaman QAnon » – personnage le plus emblématique de l’insurrection – a été condamné a plus de trois ans de réclusion criminelle.

Dans les couloirs du Congrès, l’ambiance est surréaliste. Les Démocrates, pour certain·e·s sous le coup de syndromes post-traumatiques, doivent continuer de travailler côte-à-côte avec ces Républicain·e·s, dont plusieurs sont suspecté·e·s d’avoir activement aidé les insurgés. Dans un système démocratique, le dialogue entre bords politiques est essentiel et souhaitable. Mais il devient impossible à partir du moment où la question n’est plus « cette personne votera-t-elle contre ma proposition ? » mais « cette personne a-t-elle collaboré avec celleux qui ont voulu me tuer ? »

Création d’une Commission d’Enquête

La formation d’une Commission d’Enquête est rapidement apparue comme la seule option possible. Il est d’abord question de créer une commission bicamérale. Mais dès la proposition, le leader Républicain au Sénat, Mitch McConnel, s’y oppose fermement. Poursuivant leurs efforts de gaslighting (technique de manipulation visant à nier la réalité de la victime), les Républicains refusent systématiquement de qualifier le 6 janvier d’insurrection.

Suite à l’obstruction parlementaire (filibuster) opposée à la création d’une commission bicamérale, Nancy Pelosi, la Présidente de la Chambre des Représentants et l’une des cibles principales des insurgé·e·s, annonce la constitution d’un Comité Spécial par la Chambre. Elle précise avec justesse que ce comité devra être bipartisan pour accomplir sa mission. Le comité est formé après un vote de 222 contre 190 ; Liz Cheney et Adam Kinzinger sont les deux seul·e·s Républicain·e·s à voter pour. Iels se font immédiatement censurer par le Comité National Républicain. C’est la première fois que le parti Républicain censure des membres du Congrès en exercice. La Commission est présidée par Bennie Thomson, député Démocrate du Mississipi, et Liz Cheney, Républicaine du Wyoming.

Kevin McCarthy, le leader de la minorité Républicaine à la Chambre, peut proposer cinq noms de son parti pour y siéger. Parmi ses choix, Jim Banks et Jim Jordan. Deux députés trumpistes qui ont activement participé à la tentative de coup d’État en votant pour invalider les résultats du scrutin des grand·e·s élect·eurs·ices en Arizona. Pelosi les refuse tous deux et McCarthy retire l’ensemble de ses nominations, jouant la carte du « tout ou rien ». Finalement, Pelosi annonce sa sélection unilatérale d’Adam Kinzinger (Illinois) pour siéger à la Commission. Cheney et Kinzinger en sont les seul·e·s membres Républicain·e·s. Le reste des Républicain·e·s, en même temps qu’iels s’opposent par tous les moyens à la création de cette commission, sont assez effronté·e·s pour la qualifier de « chasse aux sorcières » et dénonçer un procès partisan. Cela se comprend : c’est que certain·e·s ont beaucoup à y perdre.

Double objectif

La Commission d’Enquête a deux objectifs complémentaires. Le premier, bien sûr, est d’établir la chronologie des évènements du 6 janvier et des mois qui y ont mené. Savoir qui a fait quoi, qui a dit quoi, surtout. Car si les insurgé·e·s se trouvaient à Washington, c’est bien parce que leur Président les y avait appelé·e·s.

Quand les institutions sont attaquées, le système se défend rudement. Ainsi, Bennie Thomson annonce en juillet 2021 que la Commission enquêterait sur Trump et son cercle, indiquant que « rien ne serait écarté » et que le comité s’attacherait à faire émerger, si nécessaire, de potentiels chefs d’accusation pénale pour Trump et ses sbires. En premier lieu donc, faire tomber les meneurs.

Durant son mandat, le Président se targuait déjà d’être protégé par un « privilège exécutif », sorte d’immunité présidentielle qui permet de garder secrètes diverses communications ou refuser de se soumettre aux subpoenas[i]. Si un tel privilège existe bien, il a cependant été sévèrement limité par la décision de la Cour suprême États-Unis v Nixon de 1974. Mais le camp de l’ancien Président maintient encore aujourd’hui son caractère absolu et s’en sert pour refuser de collaborer avec l’enquête. Cela n’arrêtera pas le travail de la Commission, qui en mai 2022, avait déposé plus de mille témoins et accédé à plus de 135 000 documents.

L’autre objectif – aussi, voire plus important que la condamnation des responsables – est de soigner un pays déchiré par la désinformation. Au narratif « d’émeute spontanée » poncé par le parti Républicain, il s’agit d’offrir un exposé officiel, objectif et factuel des violences de ce jour-là et de les replacer dans le contexte plus large des actions de Trump et de son cercle. Car le problème ne se trouve pas seulement chez les Républicains qui mentent sur les faits, il réside surtout dans la masse de partisan·ne·s MAGA qui continuent, envers et contre tout, de croire la version de leur prophète. Si la Commission échoue en ce domaine, toute inculpation pénale de Trump pourrait être perçue comme un acharnement partisan. La Commission doit donc impérativement trouver un point d’équilibre entre aider la justice et rétablir une définition commune de la vérité. Sans quoi, elle court le risque de faire de Trump un martyre et de plonger un peu plus le pays dans la discorde, voire dans la guerre civile – une potentialité réelle dans une nation où environ 400 millions d’armes circulent librement.

De la discorde en Amérique

Les États-Unis peinent aujourd’hui à maintenir leur « parfaite union ». Si la faute en revient pour beaucoup à Trump et sa mythomanie, d’autres acteurs et dynamiques ont participé activement à la polarisation extrême – virant à la violence – à l’œuvre aujourd’hui.

Fox News, la machine propagandiste

Fox News s’érige en haut de la liste des responsables. Considérée comme l’organe « d’information » principal des milieux conservateurs, la chaîne est devenue au cours des dernières années une phénoménale machine de propagande au service de Trump. Il n’y est plus – depuis longtemps – question d’informer le public, mais de satisfaire aux demandes de celui-ci – c’est-à-dire de proposer le contenu qu’il recherche et volontairement éviter ce qui les exposerait un tant soit peu à la réalité.

Pendant son mandat, les théories du complot et autres mensonges éhontés de Trump sont repris en cœur par les présentat·eurs·ices ; le fact-checking est persona non grata. Quant à leurs chaînes concurrentes « mainstream », ce sont elles les vraies coupables de propagande au service du programme politique des libéraux[ii].

Sean Hannity. Source : Gage Skidmore, Flickr, via Wikimedia Commons

Si la Fox a pu, par le passé, se féliciter de la présence en son sein de journalistes sérieu·x·ses, ils et elles ont peu à peu été mis·e·s au placard pour faire place à d’autres personnalités qui font cause commune dans leurs efforts de dédiabolisation de l’extrême-droite. En tête d’affiche, Tucker Carlson et Sean Hannity, deux des présentateurs les plus vitrioliques des plateaux de la chaîne.

« Inégaux devant la loi » / « Nous méritons de connaître le rôle du FBI dans le 6 janvier »
Tucker Carlson, Fox News. Source : The Daily Show with Trevor Noah

Le programme Tucker Carlson Tonight est l’un des plus regardés ; il est aussi l’un des plus racistes et fascistes de l’histoire de la chaîne, attirant même le soutien de David Duke, ancien dirigeant du Ku Klux Klan. Ce dernier avait félicité Carlson pour sa promotion de la théorie complotiste du « grand remplacement » introduite par Renaud Camus en 2010. Niveau complotisme, Carlson n’hésite pas non plus à se faire chambre d’écho pour les plus bas fonds de la Toile : pandémie, immigration, rien n’est hors limite. À la suite de l’insurrection, il affirme en prime-time que le FBI est à l’origine de l’émeute.

Sean Hannity quant à lui compte parmi les plus proches amis de Trump et son programme s’attachait autant, pendant le mandat de ce dernier, à relayer les dires du mythomane-en-chef qu’à le conseiller en temps réel. Il est lui-même l’objet d’une citation à comparaître après son refus d’obtempérer avec la Commission.

En ce qui concerne la Commission, justement, la Fox, qui avait tout bonnement refusé de couvrir la première audience, est revenue sur cette décision. Mais elle fait quand même tout son possible pour la décrédibiliser. Pour ce faire, une tactique imparable : choisir ce dont on peut parler.

Mosaîque des chaînes américaines, au moment où la Commission présente une vidéo des insurgé·e·s s’engouffrant dans le Capitole. Fox News au centre. Source : Chris Hayes, All in, MSNBC

La chaîne a ainsi d’abord opté pour une absence totale de pause publicitaire durant les audiences, histoire de minimiser le risque que les téléspectat·eur·ice·s zappent sur une autre chaîne. Les vidéos montrées à son audience sont différées, éditées dès que des noms gênants apparaissent à l’écran. Par exemple, dès qu’un message de Hannity est montré par la Commision, l’image coupe aussitôt. Surtout, les vidéos sont souvent montrées sans aucun son. Seuls les commentaires des présentat·eurs·ices et des invités de la chaîne sont dignes de parvenir aux délicates oreilles MAGA.

La Fox revient peu à peu sur ses pas, laborieusement. Mais sa caméra dans la salle du Congrès reste braquée sur les membres de la Commission : les témoins sont des voix désincarnées et aucun des documents offerts à charge par la Commission n’apparait à l’écran. La chaîne va probablement rencontrer un nombre croissant de difficultés à maintenir le narratif qui lui a tant rapporté. Surtout depuis le témoignage fracassant de Cassidy Hutchinson, ancienne assistance de Mark Meadows, le directeur de cabinet de Trump : Bret Baier, éditeur politique de Fox News, a notamment montré sa stupéfaction après l’écoute des révélations de la jeune femme.

Malgré ses dérives fascistes et conspirationnistes, la chaîne devançait en mai 2022 les autres chaînes câblées : une audience de 2,27 millions contre 1,02 pour MSNBC et un maigre 660 000 pour CNN.

Écosystème médiatique en vase clos

Avoir un dirigeant politique qui convainc par le mensonge, allié à une chaîne de propagande touchant des millions de spectat·eurs·ices est déjà assez dangereux. Mais une question, autrement plus inquiétante, doit être posée: celle de l’évolution des pratiques liées à l’information et à la politique de ces récentes années.

L’avènement d’Internet et des téléphones portables est évidemment à la source de cette évolution. Mais ce sont bien les réseaux sociaux et leurs algorithmes qui constituent les plus gros responsables de la polarisation à outrance du champ politique, en Amérique comme en Europe. Si la Fox parvient à garder son audience sur la durée, si la plupart des Républicain·e·s sont à ce point endoctriné·e·s, c’est bien parce que ces technologies s’en assurent.

Car, en somme, elles permettent de « filtrer la réalité » selon sa propre vision du monde. Il n’y a rien de nouveau à ce que des gens politisés se tournent plus facilement vers des médias correspondant à leurs bords politiques. Mais jusqu’à récemment, il n’y avait pas de cloisonnement aussi rigide de l’information. Les algorithmes, en analysant le type de contenu que la personne tend à consommer, la pousse vers toujours plus de contenu du même type, afin de la garder active sur le réseau social. Ce fonctionnement marche peut-être à merveille pour les actionnaires des réseaux sociaux, mais il représente une menace mortelle pour la démocratie.

De fait, il joue sur les biais cognitifs des personnes, en particulier le biais de confirmation, selon lequel un individu privilégie les informations qui corroborent ses propres idées préconçues, ses croyances et sa vision du monde. Pour lutter contre un tel biais, il faut nécessairement être en mesure de se confronter à des informations conflictuelles. Pour développer l’esprit critique, encore faut-il avoir la possibilité de comparer les informations, leurs sources, leurs falsifiabilités[iii].

Or, les algorithmes fonctionnent à l’exact inverse de cet impératif – et vu le temps moyen passé par jour sur les réseaux, les dégâts occasionnés sont difficilement quantifiables. Ils représentent un facteur majeur de radicalisation. C’est la sphère du réel elle-même qui est mise à mal, puisque les personnes ne peuvent même plus s’accorder sur les données factuelles. Et sans cela, il n’est pas de dialogue politique possible. Un terreau idéal pour n’importe quel mouvement populiste.

Steve Bannon. Source : Gage Skidmore, Flickr, via Wikimedia Commons

Il faut à ce titre rappeler le scandale de Cambridge Analytica. L’entreprise a été employée par la campagne de Trump en 2016, notamment par l’intermédiaire de Steve Bannon, ancien conseiller stratégique de Trump. En plus d’avoir fait partie intégrante de Cambridge Analytica, Bannon est aussi un ancien président exécutif de Breitbart News, l’un des plus gros médias d’extrême-droite américain. Depuis son départ de l’administration Trump, Bannon est resté actif dans les milieux fascistes, y compris en Europe où il est parti se faire de nouve·aux·lles ami·e·s, notamment Marine Le Pen, au congrès de son parti à Lille en 2018.

Le documentaire Netflix « The Great Hack » revient sur l’impact de Cambridge Analytica sur le scrutin de 2016 et son implication dans le Brexit. En se basant sur ses données Facebook obtenues à l’insu des utilisat·eurs·rices, la campagne avait ainsi pu repérer des millions de « persuadables », c’est-à-dire des personnes à cibler en priorité car facilement radicalisables. La campagne Trump a ainsi pu investir des millions dans une stratégie virtuelle redoutable, qui a indubitablement contribué à sa victoire. L’utilisation d’algorithmes et des Big Data est une menace directe et à long terme pour le processus démocratique.

Les différents médias comme CNN ou MSNBC et les grands titres comme le New York Times ou le Washington Post ont beau avoir déployé des efforts considérables de fact-checking pendant et après le mandat de Trump, les vérités rétablies n’atteignent pas les partisan·ne·s les plus radicalisé·e·s. Plus d’un an après les évènements du 6 janvier, 50% des Républicain·e·s sont encore convaincu·e·s que l’insurrection était un coup monté par la gauche, notamment le mouvement Antifa, pour ternir la réputation de Trump. 70% des Républicain·e·s croient toujours que Biden n’est pas le vrai vainqueur des élections de 2020.

Rien d’étonnant, lorsqu’on considère le type de sites, forums et contenu virtuel que les partisan·ne·s MAGA continuent de suivre avidement. Les dernières années, particulièrement sous le mandat de Trump, ont vu une explosion du nombre de sites de désinformation, sans parler des convaincu·e·s de la mouvance QAnon. Il faut aussi compter les succès parfois phénoménaux de certains influenceurs d’extrême-droite et de la manosphère, tels que Nick Fuentes, suprémaciste blanc issu du mouvement des trolls internet de Groypers. Infowars, le site conspirationniste d’Alex Jones (dont Trump est un ardent admirateur), engrangeait en 2016 plus de 10 millions de vues mensuelles, un chiffre qui n’a que légèrement baissé depuis. Le Daily Stormer, un site néo-nazi et complotiste, cité comme inspiration par le responsable d’une fusillade à Buffalo, New York, attire aujourd’hui 2,6 millions de clics mensuels (données : Similarweb.com).

Si celles et ceux qui croient encore les théories du complot de fraude électorale refusent activement de se renseigner, on peut encore moins espérer que leurs fils d’actualité les y poussent.

Travaux d’Hercule

La Commission a donc du pain sur la planche, que ce soit en raison de l’étendue de son domaine d’enquête, de ses objectifs ou des obstacles qui lui sont opposés par le camp de l’ancien Président. D’autant plus que le calendrier avance : les élections de mi-mandat de novembre 2022 arrivent au galop et il est déjà question de savoir qui se présentera à la présidentielle de 2024. Trump joue d’ores et déjà sur une rumeur selon laquelle il pourrait annoncer sa candidature à la primaire Républicaine dès cet été. Et la vérité honteuse, c’est qu’il pourrait bien la remporter.

S’il est question de guérir le pays de son cancer trumpien, il faut espérer que la Commission parvienne à ses buts, efficacement et prestement. Le premier volet des audiences publiques, tenues dans le courant du mois de juin, a entamé un travail rigoureux d’exposition des faits et témoignages des acteurs de cet évènement historique. La Commission suit une logique réfléchie en décortiquant chaque facette de la tentative de coup d’État. Certaines révélations choquantes ont déjà amené des témoins récalcitrants à revenir sur leur refus d’obtempérer. L’enquête se poursuit donc. Les audiences publiques reprennent dès le 12 juillet. Reste à savoir si la Commission parviendra à prêcher à d’autres que des convaincu·e·s.


[i] Injonction à comparaître, émise par une juridiction de common law ou, aux États-Unis, par une commission d’enquête au Congrès. Du latin sub, sous et poena, peine.

[ii] Aux États-Unis, être « libéral » signifie être de gauche. À ne pas confondre donc avec l’usage français du terme.

[iii] Notion de Karl Popper pour définir le critère qui permet de réfuter une hypothèse, en montrant que que ses théories ne sont pas vérifiables scientifiquement.

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